Hannagramme suivie de trois extraits et un poème de H. Arendt

ALEXANDRE MARINHO

 

 

Chaque fois qu’elle s’éveillait de ce long, de ce lourd sommeil malgré tout peuplé de rêves, de ce sommeil où l’on ne fait qu’un avec soi-même comme avec ce qui vous visite en rêve, toujours elle éprouvait la même tendresse pudique et tâtonnante envers les choses du monde, qui lui fit voir combien un pan non négligeable de sa propre vie s’était écoulé en sombrant pour ainsi dire par lui-même – comme dans le sommeil, serait-on tenté de dire, si tant est qu’il y ait quoi que ce soit de comparable dans la vie de tous les jours. […] Ce n’est pas à dire que je ne sais quoi aurait sombré dans l’oubli, mais quelque chose avait bel et bien sombré – ou été porté disparu, ou élevant une sourde réclamation, en une parfaite débâcle. […] Elle avait succombé à l’angoisse, comme auparavant à la nostalgie, et cette fois encore non à une angoisse susceptible d’être circonscrite, dont l’objet fût assignable, mais à l’angoisse face à l’existence en général.Ombres (Königsberg, avril 1925)
 
 
Je ne puis m’empêcher de tenir Heidegger pour un meurtrier potentiel […]. Rien que des mensonges insensés, avec, me semble-t-il, une teinte nettement pathologique. Lettre à Karl Jaspers (9 juillet 1946)
 
 
Il n’y avait là guère plus qu’un nom, mais ce nom se propageait à travers toute l’Allemagne comme la rumeur du roi secret. […] La rumeur le disait tout simplement : la pensée est redevenue vivante, les trésors du passé que l’on croyait défunts redeviennent parlants, et voilà qu’ils proposent tout autre chose que ce que l’on en avait faussement présumé. Un maître est là – il est peut-être possible d’apprendre à penser. […] Quand à nous qui voulons honorer les penseurs, bien que notre séjour soit au milieu du monde, nous en pouvons guère nous empêcher de trouver frappant, et peut-être scandaleux, que Platon comme Heidegger, alors qu’ils s’engageaient dans les affaires humaines, aient eu recours aux tyrans et aux dictateurs. Peut-être la cause n’est-elle pas seulement imputable, dans un cas comme dans l’autre, aux circonstances de l’époque, et moins encore à une prédisposition du caractère, mais plutôt à ce que les Français nomment une déformation professionnelle.Erinnerung an Martin Heidegger (26 septembre 1969)
 
 
CHANT D’ÉTÉ (Été 1925)
 
À travers la mûre plénitude de l’été
Je laisse mes mains glisser
Mes membres douloureusement s’étirer
Vers la terre obscure et lourde.
 
Champs enclins à muer
Sentiers que la forêt obstrue
Tout force à taire obstinément :
Que nous aimons, quand nous souffrons.
 
Que l’offrande, que la plénitude
N’aille point dessécher la main du prêtre,
Que dans la noble paix de la clarté
La joie pour nous ne s’éteigne.
 
Car les eaux débordent,
La lassitude veut nous détruire
Et nous laissons notre vie
Quand nous aimons, quand nous vivons.

 

BIBLIOGRAPHIE

ARENDT, Hannah. O Conceito de Amor em Santo Agostinho: ensaio de interpretação filosófica. Lisboa: Piaget, 1997.
ARENDT, Hannah & JASPERS, Karl. Correspondance (1926-1969). Paris: Payot, 1995.
ARENDT, Hannah & HEIDEGGER, Martin. Lettres et autres documents (1925-1975). Paris : Gallimard, 2001.

 

Alexandre Marinho é filólogo quando amador.

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